Une "pratique" frustrée
Depuis que je l'ai découvert le jeu de rôle quand j'avais 12-13 ans, et j'en ai aujourd'hui 40, ça m'a toujours fasciné. J'ai très peu joué par rapport à l'attrait que cela suscite en moi.
Au collège, je ne trouvais pas les gens avec qui jouer. J'ai acheté la boîte d'introduction à AD&D et fait jouer mes amis, mais ça a été un échec cuisant
Au lycée et à l'université j'ai fais des choix de vies que je vais chastement qualifier de sous-optimaux et je n'ai pas joué …
Un bref âge d'or
J'avais plus ou moins abandonné l'idée de faire du jeu de rôle. Le hasard a fait qu'alors que sur mon temps libre je voulais réaliser un jeu vidéo de type tactical rpg (projet avorté parmi tant d'autres) je suis tombé dans une boutique de jeux de société sur Bloodlust Métal. Je connaissais le bloodlust original de réputation et mon projet de tactical avait comme élément des armes vivantes … Dans un objectif de "documentation", sans intention d'y jouer, j'ai acheté l'ouvrage … C'était comme retomber dans une addiction.
À défaut de pratiquer, j'ai beaucoup lu et écouté notamment Radio Rôliste, la Cellule et les Voix d'Altarides. J'ai "binge listen" l'historique des épisodes sortis à date et j'y ai découvert l'existence d'une scène alternative et d'une nouvelle vague de jeux qui promeuvent des formats courts, la faible voir l'absence de préparation, qui prennent le MJ par main (je vous regarde les PBTA) voir même qui s'affranchissent complètement du MJ.
Passés des dizaines d'heures d'écoutes, l'envie de jouer était telle qu'elle a supplanté ma phobie sociale. J'ai pris la peine de chercher du monde avec qui jouer. J'ai fait de chouettes rencontres et de superbes parties.
Mais ça n'a pas satisfait mes envies de longues dates. Je fantasmais toujours ces campagnes jouées sur des années, de persos menés du niveau 1 au niveau 20 (cela existe-t-il ? des gens l'ont ils réellement fait ?)
Retour dans les ténèbres
Les aléas de la vie ont fait que j'ai arrêté de fréquenter ces gens merveilleux qui étaient moteur de ma pratique rôliste à l'époque. En dépit des innovations (jeux courts, PBTA), j'étais toujours en proie à l'affliction de passer des dizaines d'heures de préparations pour une partie de 3-4h …
Et même durant ces parties, maîtriser est une tâche ardue. J'ai l'impression de ne pas être à la hauteur tant au niveau des descriptions que du roleplay des PNJs.
Et je n'ai jamais été fan des actuals plays, j'en ai très peu voir pas écouté. Donc ce n'est pas une pression de faire comme j'ai vu faire, c'est une exigence personnelle que je n'arrive pas à atteindre.
Le pire c'est l'improvisation, chaque fois que je dois improviser quelque chose j'ai l'impression d'être sur la sellette, de devoir répondre du tac au tac.
Et malgré mes dizaines d'heures de préparation (ou à cause de) j'ai l'impression d'oublier la moitié du matériel préparé.
Donc je ressort de ces parties plus ou moins satisfait mais surtout complètement épuisé. Donc plusieurs fois je me motive pour une première séance, mais l'idée de la 2ème ou la 3ème me paralyse …
J'ai donc à nouveau arrêté de jouer.
Le solo: un premier échec
Environ 10 ans après cet "âge d'or" du jdr pour moi, j'ai (re)découvert le jdr solo. J'avais fait une brève tentative aux alentours du covid. Je n'étais probablement pas prêt. Ou mes attentes étaient mal placées. Je pensais que l'émulateur de MJ me mâcherait plus le travail. Je ne trouvais pas le plaisir que j'espérais à jouer les modules du commerce …
Je ne sais pas exactement ce qui a échoué, mais je n'y ai pas trouvé mon compte. Tentative raté
La tentation de l'IA
Au travail (je suis dev) on nous fait utiliser des IA génératives (ne fuyez pas, l'arc se termine par une rédemption). Ayant dû composer avec elle au travail, ma position sur l'IA a pas mal évolué ces derniers mois.
Au départ j'étais à la fois contre pour des raisons éthiques, environnementales de toute façon les résultats étaient alors peu convaincants …
Puis les IAs (celle d'anthropic et son modèle opus dans mon cas particulier) se sont drastiquement améliorés. Donc c'était un peu malgré moi, mais je me suis retrouvé à l'utiliser car ça facilitait vraiment mon travail.
J'ai alors eu l'idée d'utiliser une IA locale pour faire du jdr solo … La caractéristique locale ne résout rien sur les problèmes éthiques liés à la création du modèle, mais une fois entraînés, on ne va pas pouvoir remettre le lapin dans le chapeau. Et 1/ faire tourner une IA qui tient sur mon PC satisfait mes objections environnementales (c'est pas pire que de jouer à un jeu vidéo
) et 2/ pour une utilisation purement personnelle, je ne vais voler le travail de personne, donc là aussi je suis serein.
Bref, en tant que projet de code j'ai voulu développer un compagnon de jdr solo utilisant une IA dans l'objectif de jouer à Ironsworn …
Je me suis retrouvé exactement dans la même configuration qui m'a empêché de jouer au jdr en format "classique":
À l'instar de préparer du matériel de jeu pendant des dizaines d'heures, pour ne jouer finalement (dans le meilleurs cas) que quelque heures, là je me suis retrouvé à rajouter de plus en plus de fonctionnalités à mon outil, sans jamais vraiment jouer …
L'épiphanie
Je m'approchais de nouveau du burnout. Mais en cours de route, je suis tombé sur le sujet des boucles de gameplay. J'ai alors eu une épiphanie. Réduire la mécanique et l'oracle au minimum et suivre une procédure de boucle de gameplay pour faire avancer la partie.
En résumé : un ersatz de fate pour la mécanique, un oracle basé sur un d6 et la boucle de gameplay suivante :
poser une situation initiale
résoudre un obstacle ou un conflit
conclure et recommencer
Et aussi simplement que ça j'étais en train de jouer.
Pas de dizaines d'heures de préparation. Ou alors la prépa, c'est déjà le jeu.
Pas l'impression d'être mis sur la sellette pour improviser, je peux prendre tout le temps dont j'ai besoin. Je suis mon unique publique
C'était fin juillet, début août. Depuis, je joue quasiment tous les jours. J'ai l'impression d'avoir 30 ans de jdr à rattraper.
Depuis j'ai entamé une partie de dragonbane en mode exploration jen hexcrawl avec du dungeon crawl.
Je suis en train de démarrer une partie de Fabula Ultima.
Avec un collègue le midi on joue à Fate en setup solo en coop.
J'ai hacké une session de bookclub au boulot pour présenter les jeux de rôle. La semaine d'après on a fait une session de "Pour la reine".
Je revis.
Je tâtonne encore sur le format : enregistré ou écrit, style journal rédigé ou télégraphique. Mais peu importe, je me fais plaisir.
Je n'ai pas encore trouvé le courage de maîtriser une partie dans un dispositif classique, mais un des effets de ces parties solo est que cela me donne l'impression de servir également d'entrainement pour ces parties. Donc qui sait, peut-être bientôt …
Photos de deux parties solo et des livres présentés lors du book club au bureau
En conclusion
J'avais envie de partager ce témoignage pour que les personnes qui se reconnaîtraient dans l'un des problèmes que j'ai rencontré sachent que le jdr solo peut être une porte d'entrée. Voir même se suffire à lui-même.
Ce média est merveilleux mais peut être bien plus ingrat que les plus littéraires d'entre nous le laisse à penser.
Je commence à me dire que je retenterai bien du jeu de rôle plus classique, mais pour l'instant, la pratique solo est extrêmement satisfaisante et enrichissante en soi.